Grimoire – Hilda l’Alamane

Grimoire – Hilda l’Alamane

Ouvrons donc un peu le vieux grimoire de ma collègue. Nous y trouvons l’histoire d’Hilda, une jeune Alamane du 3e siècle.

Brisiacus

Je n’aime vraiment pas cette tâche. Je dois me rendre à Brisiacus [Breisach all. / Brisach fr.] pour y vendre des perles et des herbes médicinales [die Kräuter, n. pl.]. Mon grand frère doit m’accompagner pour échanger du métal. Comme je suis plus douée dans le commerce que lui, je sais déjà que je vais m’occuper aussi de sa transaction.

Peut-être ma réussite est-elle due à ma beauté ? Contrairement à la plupart des gens de mon peuple qui sont bruns, je suis grande avec de longs cheveux blonds et des yeux bleus profonds. J’en suis fière mais, devant les Romains, j’essaye de prendre un air négligé pour ne pas attirer leurs regards. Bien que les Alamans ne soient pas toujours doux voire même plutôt l’inverse, les Romains peuvent être encore pires, surtout envers les autres peuples. Et je trouve qu’ils considèrent mes pairs comme des barbares. Nous n’avons même pas le statut de citoyens, comme les Gaulois qui ont notamment adopté la manière de vivre de Romains.

Bien évidemment, j’admire leur culture. La belle villa que j’ai vue il y a 7 ans non loin d’ici est impressionnante. Elle est grande et lumineuse. Le sol est couvert de petites pierres qui forment des mosaïques et les murs sont recouverts de fresques. Plus loin, à Aqua Villae [Badenweiler], il y a tout un complexe qui s’est construit autour de bains. Et ce sont justement ces bains qui ont attiré les Romains dans la région.

La villa urbana de Heitersheim

Comme ma mère connait les herbes médicinales, je l’ai accompagnée plusieurs fois pour l’aider à soigner Licinia, la maîtresse de maison [die Herrin, fém.]. Licinia était alors enceinte et sa grossesse se passait mal. Elle avait déjà une petite fille de mon âge qui m’a fait visiter la villa. Elle s’appelait Fausta. Comme nous sommes restées plusieurs mois là-bas, j’ai pu me faire une bonne idée de la vie romaine. Il était clair que Marcus, le dominus [der Herr, masc.], était très puissant et aimait sa femme énormément. Il voulait tout faire pour adoucir la vie de Licinia qui souffrait de se trouver en province [die Provinz, fém.].

Du haut de mes 10 ans, je profitais alors d’apprendre tout ce qui me semblait intéressant durant ces quatre mois, tandis que Fausta préférait quant à elle s’amuser. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion d’apprendre quelques notions de latin, de lecture et d’écriture, ce qui est exceptionnel pour mon peuple. On m’a raconté que des barbares avaient aussi une écriture, les runes, mais je n’en ai jamais vu. Les runes sembleraient être écrites sur de petites pierres ou parfois sur de l’écorce, mais tout cela est bien loin, vers le nord.

C’est ainsi que les Romains nous appellent, nous les Alamans, les gens sans écriture et donc sans Histoire. Ils nous montrent bien qu’ils nous méprisent, non seulement pour cela, mais aussi pour notre style de vie. Bien évidemment c’est ridicule parce que nous nous racontons aussi des histoires !

La vie alamane et la vie romaine : deux mondes contraires

Les différences de styles de vie entre Fausta et moi n’auraient pas pu être plus grandes. [Unterschiedlicher hätte es nicht sein können].

J’habite dans une grande et longue maison en bois et en paille recouverte de chaume. C’est très sombre et on vit autour du feu. J’admire les maisons des Romains surtout pour la lumière qu’elles laissent rentrer, notamment dans une cour intérieure appelée atrium. Tout autour se trouvent différentes pièces d’habitation. Pour dormir, pour cuisiner et pour manger.

Chez moi, on mange sur les mêmes bancs que sur lesquels on dort la nuit. De l’autre côté de la maison et toujours sous le même toit vivent les animaux. Bien évidemment, en hiver, c’est pratique parce qu’il ne faut pas sortir dans le froid et les animaux chauffent également la maison. Ce que j’apprécie surtout chez moi, c’est ma liberté. Je vis principalement dehors. Fausta était presque toujours à l’intérieur avec des règles très strictes. Je l‘avoue, je sais bien que mon père me laisse une grande liberté aussi par rapport aux autres filles alamanes.

Bien que ma famille ne soit pas pauvre, je dois travailler depuis toute petite et aider à confectionner de la laine. Je suis spécialiste dans le tissage de petites bandes de laine ou en lin teint qui décorent les bords des robes, certains manteaux ou couvertures et qui sont utilisées comme ceintures par les femmes. J’aide dans le jardin ou je dois m’occuper des animaux. Ma mère m’apprend les propriétés des herbes médicinales et leur utilisation. Bien sûr, la vie de Fausta est celle dont rêvent de nombreuses filles. Mais être condamnée à ne rien faire ou s’occuper seulement de certaines tâches dans la maison, comme ce que doit faire Fausta, n’est vraiment pas pour moi.

J’aimerais bien façonner des bijoux comme mon oncle en fondant du minerai mais c’est une tâche que je n’aurai jamais le droit de faire. Chez les Alamans, les femmes confectionnent des petites perles, des petites pierres ou des bouts de verre que nous faisons fondre. C’est très apprécié par les Romains et les Gaulois et c’est justement cela que je vais vendre au marché. Je vous laisse, le chemin est encore long. Et il faut que j’y arrive tôt pour pouvoir vendre mes perles au meilleur prix !